J’ai commencé à randonner dans mon enfance. Le but à l’époque, c’était le pique-nique. Il fallait arriver au sommet non pas pour la performance mais bien pour manger. J’aimais bien la vue aussi, souvent promesse de paysages vallonnés, jouant au loin avec les ombres.
Marcher en soi, très peu pour moi… jusqu’à la Corse. Ma mère nous avait embarqué dans une mini aventure avec le frangin. Un bateau, une tente et une petite Clio. On s’était retrouvé une journée sur le GR20 à déguster du figatellu et du brocciu en compagnie d’un lézard, avec vue sur le Mont Melo et Capitello. Une question de bouffe encore, me diriez-vous. La vallée de la Restonica avait réveillé en moi des rêves de grandeur. Fallait-il encore que j’arrive à redescendre et passer la cascade humide qui m’avait donné du fil à retordre à l’aller. Arrivés au point de départ, nous avions contemplé nos mollets rougis par le soleil. Nous marquions ce jour-là d’une pierre blanche et de la promesse de parcourir le GR20 en famille, dans sa globalité. C’était l’époque où la Corse semblait encore réservée aux initiés.
Puis mon premier stage est arrivé. Mon école n’avait pas voulu signer ma convention : « tu vas t’ennuyer ». J’avais dû forcer et de toute façon, sans aucun plan B, ils n’avaient pas pu refuser. Le vent du Sahara soufflait sur cette vallée pyrénéenne qui m’avait accueillie tout un été. Entourée des gens du coin, je m’étais sentie pousser des ailes. Mes balades étaient encore timides, mais La Balaguère avait planté une graine, celle de la marche dans mon ADN. Quand il avait fallu redescendre d’un lac, en téléphérique sous l’orage, je n’avais qu’une hâte : me retrouver les pieds sur terre. Une envie de voyage avait aussi éclos. Bercée par un patron amoureux de la Mauritanie, je savais que mon aventure à pied ne faisait que commencer.
Trois ans en Océanie. Mon premier trek en solitaire imaginé lors de ma première levée de pouce néo-zélandaise. Ce sont les pourtours vert – dorée du Mont Taranaki qui m’avait saluée. Mes colocataires de cabane s’étaient gentiment moqués de mon repas froid. C’était l’apprentissage du voyage léger, et la graine plantée dans les Pyrénées avait poussé, arrosée par les soirées partagées autour d’un bon chocolat chaud. Ces trois années furent formatrices. Les nuits en tente se sont accumulées. Les kilomètres aussi. À l’époque je n’avais pas conscience des dénivelés. Ma concentration se basait sur les noms des parcs nationaux et des randonnées autour d’Hobart en Tasmanie. Lorsque je prenais la route pour l’Overland Track, c’était pour quitter l’Australie avec des souvenirs positifs et mémorables, malgré la pluie, la boue et le froid.
Puis il y a le retour chez soi après une année en Côte d’Ivoire. Là-bas la chaleur me poussait au retranchement et j’ai troqué mes chaussures à tige haute contre des chaussures de danse. Le mouvement s’est fait autrement, avec quelques randonnées à la Dent de Man ou sur le sommet du Mont Korhogo. Le retour en France s’est poursuivi sur le chemin avec une traversée des Pyrénées orientales et pourtant là encore, je ne me suis pas sentie pousser par une envie de performance. La Covid nous a tous contraints à penser autrement. Pour ma part, dès l’ouverture des frontières départementales, je reprenais la route des Pyrénées. L’Ariège à deux heures de Toulouse était mon terrain préféré, mais quelque chose a changé. La randonnée a pris toute la place. Les week-ends se passaient dans les montagnes. Les dénivelés « trop faibles » me faisaient renoncer à quelques opportunités. Mon corps ne se reposait plus.
Repartir sur le GR10 m’a permis de me réconcilier avec la marche. Ne plus chercher à conquérir. S’écouter un peu plus. Ce corps qui nous porte quotidiennement doit être chéri. Sans lui nous ne sommes rien. La course frénétique aux kilomètres, aux listes de sommet à conquérir a bizarrement diminué. La traversée des Pyrénées m’a forcée à prendre le temps : celui de replier sa tente tous les matins, celui de se poser devant une vue que l’on ne verra plus, celui de savourer son diner après une mission course. Parfois j’oubliais de faire la sieste car j’avais un objectif à la journée. Parfois il me tardait de finir l’aventure afin de me prouver que j’en étais capable. Mais jamais je n’oubliais de me masser les pieds le soir ou de m’étirer avant de me glisser dans mon sac de couchage.
Après les joies du retour au quotidien des villes, je suis allée m’installer dans les Pyrénées. L’effervescence des réseaux et de ma forme physique décuplée, m’a fait reprendre la pente en accélérée. J’ai passé l’hiver sur des raquettes sans jamais m’octroyer moins de 800 m de dénivelé. Plus l’objectif était sauvage, plus il m’enthousiasmait. Bien sûr, je vérifiais toujours les risques avalancheux et mettais de côté mon envie folle de ski de rando par manque de niveau. L’été s’en est venu et je me suis laissée alpaguer par la folie des 3000, longtemps réservés aux plus expérimentés. Le Taillon, le Grand Astazou, la Grande Fache en une journée… Mon corps n’a jamais lâché, mais mon mental en voulait toujours plus. À quoi donc voulais-je me mesurer ? Le dépassement de soi est intéressant mais où met-on la limite ? Si nous étions moins exposés en ligne, déciderions-nous de prendre le même chemin ?
J’ai bizarrement toujours prôné la lenteur, sur ce blog ou dans mes échanges. Pourtant j’ai la sensation d’avoir vécu une vie à mille à l’heure et cette course effrénée à la randonnée a fini par me peser. Mon colocataire rigolait gentiment lorsqu’il me demandait où j’allais passer mon week-end. Il connaissait ma réponse par cœur : surement dans les montagnes en train de marcher ! Pour moi c’était pour passer du temps dans la nature… que pouvait-il y avoir de mal à ça ? Jusqu’au jour où j’ai couru tout un week-end derrière un gars ; jusqu’au jour où j’ai voulu me mettre au trail. Je me suis toujours demandée pourquoi tous ces gens courraient et ne prenaient pas le temps de regarder les paysages. Vincent Gaudin, un ancien collègue de bureau, m’avait déjà donné envie à travers ses vidéos, raison non suffisante pour me faire chausser des Hokas et me prendre la poudre d’escampette. Loin de moi l’envie de juger une pratique qui donne envie, sauf quand elle devient une course sans fond. Pourquoi toujours aller plus vite, plus loin ? Ne nous rapprocherions-nous pas de la société de consommation que nous pensions laisser derrière nous en profitant du plein air ?
Depuis que je suis au Canada, je ressens moins cette pression. Peut-être parce que je randonne moins ou parce que j’ai pris du poids. Peut-être parce que le climat l’hiver incite à ralentir. Quelques randonnées au départ de Montréal. Quelques grimpettes dans les Rocheuses. Mais depuis mon premier hiver au Yukon, l’envie est moins là. Les -40°C de janvier dernier ont stoppé mon élan. Ici, on parle de sortir profiter des grands espaces. On ne mentionne plus les dénivelés ou les kilomètres. Comme si le mode de vie n’était plus à prouver. L’humain suit les saisons. Les journées à rallonge offrent de longues randonnées ou des balades après le boulot. Camper devient une sortie entre amis sans montre dernier cri. J’ai dû apprendre à être autrement. Je ne suis plus la voyageuse ou la randonneuse. Tout le monde vient des mêmes horizons. Qui sommes-nous si nous faisons tous la même chose ? Que faisons-nous si nous plantons tous une tente au même endroit ?