Cette randonnée était sur ma bucket-list au Yukon. J’en avais vu les couleurs automnales, maintes fois contées. Fallait-il encore pouvoir réserver les permis pour aller camper. C’est à quelques jours de notre retour d’Alaska, que mon amie m’a envoyé ce message : « j’ai un spot pour Grizzly Lake, tu veux venir ? » Toujours partante pour une belle aventure, j’ai dit oui ! Nous voilà parties pour trois jours au cœur du parc territorial de Tombstone.
Après avoir passé une nuit à la fraiche sous la tente humide, le réveil sonne à 6h30. L. a fait du bruit un peu avant, me sortant d’un sommeil enfin profond. Nous reprenons la route pour Tombstone.
Nous nous garons au centre d’interprétation vers 9h, deux heures avant nos espérances. Une aubaine qui nous laisse le temps de refaire nos sacs vaillamment. La ceinture de L. lâche alors que, du point de départ de la randonnée, nous nous apprêtions à partir. Un bout de corde et nous nous engageons sur le chemin qui grimpe continuellement. En prenant la tête de l’aventure, je tâche de ralentir pour ne pas partir trop vite avec un sac peu adapté sur le dos… celui qui m’a fait faire demi-tour sur le GR10. Plus de 18 ans de route ensemble ! Il en aura vécu des choses, mais finalement très peu en montagne.



J’avance au mental, mes hanches trop étroites pour le retenir. Je me bats avec les moustiques qui laissent place à la pluie. Fine d’abord, puis plus intense entre le premier point de vue et la seconde montée. On aperçoit les Tombstones au loin. Le chemin reprend une pente descendante et on virevolte avec quelques montées. La vue est dégagée et la pluie s’apaise. Les marmottes nous offrent une allée d’honneur du haut de leurs rochers sédentaires. J’aime admirer la languette blanche sur leur front, dégoulinant jusqu’au museau. On avance, les discussions reprennent et j’oublie le poids de ce sac qui danse. Le lac Grizzly se rapproche. Il nous fait des clins d’œil à certains virages, tandis que nous flirtons avec la boue et les gros rochers.
Arrivée à l’emplacement réservé, nous posons la tente. Je glisse enfin mes pieds fatigués dans l’eau, là où les montagnes se reflètent en parfaite harmonie.
Je n’ai pas su m’endormir profondément, de peur de ronfler. Les crampes d’un premier jour de règles m’ont tenu jusqu’à 3 h du matin. À 6 h, ma coéquipière de tente souffle. Le prenant personnellement, je me suis donc levée, pour un départ retardé à 8h30. On savait ce qui nous attendait. Nous voyions le col à grimper de notre tente la veille. Aujourd’hui tout se fait au mental : un pas après l’autre jusqu’à ce qu’on ne puisse plus monter. Ensuite, c’est la descente à pic mais je sais le terrain à retenir nos pieds. On glisse telles des skieuses chevronnées. Une fois descendues, on traverse de la neige encore restante à cette période de l’année. J’imaginais que Divide lake se trouverait après. Il faut encore longer le ruisseau qui prend une couleur orangé puis turquoise à mesure qu’on approche. Le lac ensuite, où l’on s’empresse de faire sécher notre tente. 12h.



À 13h30, on reprend le chemin le sac plus léger. Nous souhaitons faire l’aller-retour jusqu’à Talus Lake. Le sentier serpente à travers les vallons, effleurant le lichen parsemé de petites fleurs blanches ou violettes. C’est dans un virage que nous apercevons à nouveau ces montagnes à pic, effilochées au cœur d’un ciel sombre. L’averse s’en mêle. Nous sommes équipées. La routine du trek a pris le relai. Les gouttes sèchent au contact du soleil et nous profitons de ces paysages, émerveillées. Quelques photos au bord du lac de Talus et il est temps de faire marche arrière pour retrouver notre tente sèche. 4h aller-retour.
Départ vers 8h. L. à la cheville en vrac. On sait la journée longue et difficile. Nous reprenons le chemin de la veille en sens inverse. La marche d’approche jusqu’à l’endroit redouté est plus longue que ce que j’avais imaginé. On est loin d’une mise en jambe et je dois reprendre des forces à la montée. Ça grimpe. Nos pas descendent légèrement à chaque enjambée, beaucoup moins que ce qu’on m’avait annoncé. Nous atteignons le col et nous dirigeons vers Grizzly Lake en contrebas. Je dois reprendre de l’eau au petit ruisseau, nous obligeant à faire un petit détour. L. y trempe sa cheville blessée.



Nous regrimpons jusqu’à apercevoir le lac de nouveau, cette fois-ci vu d’en haut. Petite pause repas avec une belle vue. Le reste de la montée est dure, l’appétit nous ayant coupé les jambes. Nous finissons par atteindre les petits « sommets » qui nous avaient accueillis le tout premier jour, annonçant la descente de 3 km jusqu’au parking. Avant de nous y engager, le ranger du parc nous offre son plus beau sourire.
47 km · 2 700 m D+ cumulés · 3 jours
J1 :11,5 km · +800 m / J2 : 18,2 km · +690 m /J3 : 17,5 km · +1 225 m
Nous avons opté pour un trek de 3 jours, mais d’autres personnes le font en 4 ou 5 jours. De Grizzly Lake, vous pouvez continuer vers les Twins Lake ou profiter de la beauté du lac Talus pour y poser votre tente. La Golden hour doit y être magique !
Les permis y sont obligatoires pour camper et vous serez obligés de réserver une entrée et une sortie à Grizzly Lake pour raison de sécurité. Par le passé, certains randonneurs se sont sur-estimés, laissant peu de place à l’improvisation. C’est un lieu fragile que l’on souhaite préserver encore longtemps, d’où le système de plateforme pour poser sa tente. Ayez votre permis sur vous (sauf si vous faites l’aller-retour jusqu’à Grizzly Lake à la journée), vous pourriez croiser un ranger qui ne manquera pas de vous contrôler.
Comme toute randonnée, que ce soit à la journée ou sur plusieurs jours, n’oubliez pas vos trois couches pour rester au chaud et vous adapter à la météo. Le ranger que nous avons croisé, n’avait jamais eu de soleil sur ses dernières sorties ! En ce qui concerne l’eau, prévoyez un filtre et ne vous laissez pas berner par la couleur splendide de certains cours d’eau. L’orange vif que nous avons pu observer lors de notre randonnée, n’était autre que la preuve vivante du dégel du pergélisol, lié au changement climatique. Des minéraux sulfurés et des métaux comme le fer sont mis à nus, rendant le PH de l’eau très élevé.
Avec ou sans les couleurs automnales, Tombstone vaut le détour. Que ce soit à la journée ou lors d’un trek de trois jours, les montagnes dentelées offrent des sensations de bout du monde. Les pics de granite sombres et acérés, qui ont inspiré le nom de « pierre tombale » aux chercheurs d’or du Klondike, se dressent quel que soit le temps devant ces lacs, rappelant que la nature sauvage règne en maître sur ces contrées.