De Whitehorse à Denali : un road-trip en Alaska depuis le Yukon

Il y a quelques années encore, je n’aurais jamais pensé mettre les pieds, un jour, en Alaska. Seulement, au départ du Yukon, le nombre de kilomètres invite au voyage. De Whitehorse à Fairbanks, en passant par Valdez, Anchorage et Denali, une aventure intense nous attendait, troquant parfois la voiture pour de belles randonnées.

Départ de Whitehorse

Nous partons de Whitehorse après une journée de travail, légèrement raccourcie par des heures prises en avance. La pluie tombe drument et l’orage nous pare d’un tonnerre résonnant à travers les rues droites de la ville. L. se pose sur mon canapé le temps de remplir nos bidons d’eau et de se décider sur le sens de notre trajet. Horaire ou anti-horaire, telle est la question ! Nous épluchons les sites météo, et comme disaient mes amis du sud de la France : « à trop la regarder, on reste au bistro ». Ni une ni deux, nous commençons les heures de route sous le déluge, dans le sens prévu initial, droit vers un long week-end de pluie.

On traverse Whitehorse, pour reprendre la route vers Haines Junction qui nous a accompagnées il y a deux semaines déjà. Pas d’arrêt pour vérifier cette fois la disponibilité des Cinnamon Rolls du Village Bakery, mais la recherche hâtive d’un abri. On file jusqu’à Destruction Bay pour croiser un ami à L., puis la faim me guette alors nous continuons un peu plus loin pour trouver un abri de luxe où manger et poser ma tente au sec. La première nuit sera douce, bercée par le vrombissement des quads du coin.

Premiers pas en Alaska

Nous quittons le camp la tente au sec pour nous rapprocher de la frontière. La pluie alterne avec quelques éclaircies. Nous doublons ces camping-cars qui tirent de mini 4×4 et même si on en croise souvent sur les routes yukonnaises, je ne me ferais jamais à tant d’opulence. Les nuages jouent avec les sommets des montagnes et nous nous accordons une courte pause à Beaver Creek. Le monsieur de l’office de tourisme s’empresse de m’accueillir en m’ouvrant la porte et je me faufile vaillamment jusqu’aux toilettes, L. ayant déjà récupéré les informations. Depuis que je vis au Yukon, je ne fais plus aucun effort avec « le small talk ».

Le passage de frontière à Alcan Border arrive ensuite rapidement. Fluide, nous continuons plus d’une heure et demie pour faire le plein à Tok. Nous ne nous attardons pas car nous espérons encore atteindre Valdez le soir-même. Nous reculons nos montres d’une heure. Les kilomètres se changent en miles. Les limites de vitesse aussi. On s’adapte rapidement mais le temps reste gris. La route a l’air belle derrière ces gros moutons blanchâtres qui tendent parfois à laisser passer le soleil.

C’est vers 19 h que nous découvrons le glacier Worthington. Quelle saveur de se dégourdir les jambes ! La balade de courte durée, nous remontons dans la voiture pour découvrir le col Thompson sous les nuages. La randonnée que j’avais prévue ne se fera pas… de toute façon il est tard. Nous ralentissons devant les cascades de Bridal Veil et Horsetail Falls, impressionnantes en ce jour de pluie. Arrivées à Valdez, nous nous rapprochons dangereusement de la brasserie, espérant capter un peu de wifi. C’est au bord du Valdez Glacier lake, à contempler les quelques icebergs que je finirais par combler ma faim, sonnant le glas d’une journée de plus de 700 km.

De Valdez à Anchorage

Au petit matin, nous repassons à la brasserie pour faire un tour au marché annoncé la veille. On se retrouve devant trois mini-stands de créateurs. Nous partons donc de l’autre côté de la ville pour une randonnée que l’on nous a conseillée : Solomon Gulch Viewpoint. Le chemin suit une route de maintenance, rendant la balade peu technique et l’arrivée offre un coup d’œil sur un barrage, nous laissant perplexe.

De Valdez, nous aurions pu prendre le bateau jusqu’à Whittier mais il ne restait plus de places quelques jours avant le départ. Ne faites pas comme nous, réservez en amont ! Nous reprenons donc la route entre Valdez et Anchorage. Nous espérions que les nuages se lèvent pour pouvoir l’admirer au soleil. Que nenni ! Heureusement le Thompson pass est dégagé cette fois-ci.

Nous avons troqué un tour en kayak pour plus de 7 h de route. Les nuages défilent à mesure des kilomètres. Je tente d’en capturer la beauté à travers la fenêtre. Nous atteignons Anchorage en fin de journée. Je me dis que l’on va pouvoir se poser. Mais on continue les allers-retours pour trouver du wifi. Finalement, je propose que l’on s’arrête au bord de l’eau pour profiter d’un repas avec vue sur les montagnes. Ces dernières se cachent mais le soleil nous réchauffe à l’embouchure de Knik Arm.

D’Anchorage à Seward

En haut de flattop mountain

Après avoir « dormi » près d’une église, nous faisons un passage obligé à Walmart. Peu fière de passer au cœur de l’institution américaine à une heure aussi matinale, je dois trouver un nouveau chargeur, le mien ayant rendu l’âme suite à un coup de tente. Après avoir rapidement fait nos emplettes et téléchargé de nouvelles playlists, nous prenons la route vers le sud avec un arrêt au Chugach State Park. Nous nous acquittons des frais de parking et tandis que je récupère ma bombe à poivre dans la voiture, j’écoute éberluée cet homme expliquer à sa femme pourquoi il prend son flingue « pour se protéger des ours ». À mesure que nous nous éloignons de cette énergumène, je repense au débat ours vs homme dont les réponses féminines choquent encore certaines personnes.

Entrainées par le désir de dégourdir nos jambes, nous grimpons la Flattop mountain. Comme son nom l’indique, ce sommet est plat mais mérite quelques passages avec les mains. Nous avançons avec un bon rythme et échappons à la pluie. Un drapeau américain se dresse impunément à notre arrivée, pour le plus grand plaisir photographique de L. Nous redescendons par ce que nous pensions être un chemin afin d’éviter le passage délicat de la montée. Nous avançons en hors piste, malheureusement trompées par de faux sentiers. Mais où est-ce que la famille avec bébé, croisée au sommet, a-t-elle pu passer ?

Randonnée jusqu’au lac Portage

De retour au parking, nous reprenons la route en direction de Whittier. Après une heure et vingt minutes dans la voiture, nous arrivons, surprises, à un péage. « Pourquoi devons-nous payer ? » demande L. au guichet. Le tunnel de 4 km impose un droit de passage de 13$. Il n’y a qu’une seule voie et nous l’empruntons sans attendre. Le temps de se garer sur le parking et nous sommes déjà engagées vers le point de vue, qui donne sur le glacier Portage. Bordé de nuages, celui-ci se jette dans le lac.

Nous avançons au cœur de la forêt nationale de Chugach, une vaste zone naturelle protégée qui s’étend à l’est de la péninsule du Kenai. La randonnée jusqu’au lac Portage nous entraine sur 7,4 km et 450 m de dénivelé. Les arbres, pour une fois, nous laissent admirer le paysage. Le soleil joue à cache-cache tandis que le glacier nous sert de point de repère. Ces bêtes de glace me ramène inexorablement au changement climatique. Je prends le temps de l’apprécier pendant que L. se trempe les pieds.

De retour à Whittier, la queue menant au tunnel s’est déjà formée. Nous ne ferons jamais le tour de cette petite bourgade, comptant plus de 200 habitants à l’année, de peur de rater le coche. Plein gaz pour Seward, nous nous engageons dans la voie à sens unique. Nous poserons la tente à quelques pas de la rivière Resurrection, après avoir observé un élan mâle imposant.

Croisière dans les Fjords du Kenai

Le piège des baleines à bosse

Au petit matin, nous laissons la voiture à Seward pour une croisière, réservée la veille. De 9h à 17h, nous embarquons pour le « choix du capitaine » au cœur du parc national des Fjords du Kenai.

L’aventure commence avec l’observation de loutres de mer, se laissant valser dos aux vagues. Les nuages prennent place sur les sommets. Le temps offre son aura mélancolique. De mon appareil photo, j’essaie de capturer à contre-jour les oiseaux volant près de l’eau. L’atmosphère est majestueuse. Soudainement, ces oiseaux se rassemblent pour se diriger, à pic, droit sur l’océan. De là, les baleines à bosse émergent gueules ouvertes, pour capturer les poissons qu’elles ont piégés grâce au « bubble netting ». En nageant en cercle et soufflant de l’air via leur évent (orifices au-dessus de leurs têtes), elles entrainent leurs proies au centre tout en formant « un filet de bulles », dont les poissons ne peuvent échapper… pour le plus grand bonheur des oiseaux, qui se servent alors au passage.

Otaries, puffins et mal de mer

Nous observons ce phénomène pendant un petit moment et je réalise enfin que je suis bien en Alaska. Les documentaires que je regardais petites, se dessinent devant moi. La navigation s’accélère. Nous avons encore plein de choses à découvrir ! Je sors prendre l’air sur le devant du bateau. Difficile de rester à l’intérieur quand la croisière se transforme en montagne russe. Je sais que pour échapper au mal de mer, il me faut sentir les effluves, cheveux au vent. Après une petite heure secouée, on aperçoit des orques puis des marsouins de Dall passant sous le bateau. Leur apparition est courte et nous reprenons des forces autour d’un bon repas. Certains ont encore les effets du mal de mer et j’engloutis goulûment les restes d’un Canada dry.

L’après-midi est d’autant plus magique, en compagnie du glacier Aialik, les formes épousées par le soleil. Décidément même avec les nuages, la météo nous le rend bien. Le lieu est magique, les icebergs reflétant la lumière. En toile de fond, cette beauté de la nature nous offre son vêlage avant de partir. Le retour est plus doux qu’à l’aller, et nous sommes plusieurs à nous être laissés emporter par les bras de Morphée. Nous recroisons quelques puffins, puis des lions de mer et des otaries.

La faim nous emmène au Chiknook, avec l’envie de déguster du saumon local. La gastronomie américaine n’est décidément pas… gastronome. Dodo à l’embranchement de Hope, car nous avons encore de la route qui nous attend.

En route vers Denali

Au petit matin, nous repassons par Anchorage et profitons du temps couvert pour nous arrêter à l’Alaska Native Heritage Museum. Nous sommes accueillies par les danses des Premières Nations, et continuons notre éducation à travers les lignes du musée. Celui-ci nous invite ensuite au dehors, à la découverte des habitations traditionnelles, puis nous nous posons dans l’amphithéâtre le temps d’écouter les histoires racontées ce jour-là.

Direction Talkeetna, dans l’espoir d’apercevoir le Denali. Nous tombons sur une petite ville remplie de boutiques à touristes, dont nous nous échappons rapidement. Le plus haut sommet des États-Unis se cache derrière les nuages. La chance nous sourit à une heure de là, au Denali Viewpoint South, où nous déposons l’auto-stoppeur pris au passage. Une petite marche autour du lac Byers, puis il faut déjà penser à trouver un spot pour la nuit.

Le parc national et réserve de Denali

Observer le mont Denali via Curry Ridge

Au petit matin, nous parcourons Curry ridge, une randonnée de 10 km et 300 m de dénivelé, parfaite pour observer le mont Denali. On le retrouve à toutes les sauces, au détour du chemin. La météo est au beau fixe, une chance !
Nous profitons, ensuite, d’un déjeuner au Denali point North cette fois, avant de nous aventurer au cœur même du parc. Nous en prenons le pouls sur le Savage Alpine trail, un sentier de 6,8 km et 440 m de dénivelé. Pas une grosse randonnée en soi, mais le repas pèse sur l’estomac. Les vues dégagées tout le long nous laissent contempler les sommets enneigés lointains. Nous poursuivons en bord de rivière pour profiter d’une fin de journée tranquille et fraîche.

Le lendemain, le mont Healy nous appelle. La grimpette dans la forêt finit par laisser place aux rochers. Les cailloux roulent sous nos pas, L. étant loin devant moi. Mon corps ne supporte plus les kilomètres. J’aimerais prendre mon temps chaque soir. Celui de poser ma plume sur le papier, celui d’ingurgiter ma journée, de la revivre de manière douce, sans course contre la montre. J’ai la sensation d’être retournée au Ghana, avec une date limite imposée par un certificat. Ainsi, à la question, doit-on prendre le bus pour pousser jusqu’au Mile 43, repère où l’éboulement bloque la route depuis 2021, ma réponse demeure incertaine. Pourquoi pousser dans cet état ?

Du Magic Bus au Pôle Nord

On aurait pu continuer, préparer nos sacs pour s’aventurer en backcountry, mais le temps nous manque et nous ne sommes pas préparées. Alors nous reprenons la route vers Fairbanks. Cette ville fait écho à « Into the Wild », ce film dont la fin m’avait tellement déçue la toute première fois. Nous faisons un stop à Healy, pour contempler la réplique du bus utilisé dans le film, exposé à la 49th State Brewing Co.

Après un petit arrêt à Nenana, une petite bourgade pleine de charme, nous profitons des dernières heures d’ouverture du musée « University of Alaska Museum of the North ». Le Magic bus est en cours de restauration, mais quelques éléments font référence à la vie d’Alexander Supertramp. Nous errons quelques heures, avant de reprendre la route vers le Pôle Nord, pour une photo.

De la Denali highway à la Top of the World

Ce matin-là, les hurlements de loups ou de coyotes m’ont rapidement sortie de mon sac de couchage. L. m’accueille dans sa voiture pour le petit déjeuner. Nous redescendons vers le parc de Denali, pour nous aventurer sur l’autoroute du même nom. N’allez pas vous imaginer que celle-ci est entièrement goudronnée. La Denali highway se pare de graviers, plutôt praticable à notre grande surprise avec quelques parties jouant avec l’asphalte. Les paysages que j’attendais de l’Alaska se dévoilent enfin. Des étendues sauvages, les rayons jouant avec les points d’eau et les montagnes alignées de chaque côté. Nous prenons goût à parcourir ses 217 km, qui prennent rapidement fin.

Le matin du 4 juillet, nous nous retrouvons à Tok. Nous nous joignons aux voitures alignées sur le bord de route pour profiter de la parade. Les Américains fêtent le Jour de l’Indépendance à coup de bonbons envoyés par les chars qui se suivent. Nous apprenons que dans certains patelins, des voitures sont lancées dans le vide, à toute vitesse ! Il n’y a pas de doute ! Nous sommes bien en Amérique du Nord. C’est d’ailleurs de Chicken que nous nous empressons de quitter le pays. Fondée à la fin du 19ème siècle pendant la ruée vers l’or, cette localité compte encore quelques résidents à l’année. Elle devait à l’origine se nommer Ptarmigan, mais l’épellation du mot compliqué s’est transformée en poulet. Aujourd’hui, on retrouve des clins d’œil humoristiques à chaque coin de rue.

Nous empruntons les 105 km de la Top of the World Highway, qui serpente entre ciel et terre à 1200 m d’altitude en moyenne. Loin d’avoir le mal des montagnes, nous y retrouvons des airs d’Islande ou d’Écosse. Je traverserais la frontière américaine les yeux fermés, me réveillant devant l’agent canadien.

Dernier arrêt : Tombstone

De retour au Canada, nous patientons plus d’une heure devant l’embarcadère de Dawson City. Un camping-car trop long et sa remorque se retrouvent coincés à la descente du ferry. Il nous aura fallu le courage d’un néo-zélandais pour se dépêtrer de la situation, personne ne voulant prendre de risque.

Nous traversons Dawson City rapidement, l’ayant déjà découverte à l’automne dernier. Malgré toute la route que nous avons parcourue, nous sommes en avance sur notre programme. Un jour de battement pour profiter de Tombstone avant de rejoindre Whitehorse. Nous jetons notre dévolu sur la randonnée Goldensides, le mix parfait entre paysages, durée limitée et soleil dévoué.


L’Alaska fut englouti en une quinzaine de jours, comme une référence à la société de consommation américaine. Pourtant, il y aurait tant à faire, « temps » à ralentir pour s’imbiber de ces paysages que je pensais sauvages. Peut-être que mes années de voyage m’ont rendu opaque à la beauté de ces traversées. Supertramp était venu y chercher le détachement, la liberté. J’y ai vu une course contre la montre. J’y ai respiré la nature, comme on s’imprégnerait d’une culture lointaine et pourtant si proche. Heureusement, le souffle des baleines m’a coupé le mien et j’ai appris à admirer autrement, à travers un pare-brise fissuré par le temps et les insectes, encore solides dans ces contrées nordiques. Une invitation à y revenir se fige à travers les pellicules inexistantes de mon téléphone portable. Le monde se ressemblerait-il partout, à présent, où que l’on aille ?



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