Histoire d’un rapatriement

A défaut de pouvoir approcher une personne à 1m, à défaut de pouvoir raconter mon histoire dans la dernière étape qui me rapprochera du lieu nommé « home », c’est à vous que je vais l’écrire.

Je suis partie en janvier dernier, après quelques mois de confinement volontaire à chercher un sens à ma vie dans une nouvelle période sans emploi difficile. Je suis partie faire un bout de chemin sur le continent africain, là où j’avais laissé mon âme la dernière fois… à travailler en Côte d’Ivoire. Je suis partie en janvier et devais revenir pour le mariage d’une amie. Mon itinéraire devait me permettre de retrouver l’inspiration, de décider ou non si j’allais investir sur ce continent prometteur et de rebooster le moral que j’avais perdu depuis mon retour en France, isolée par ma période d’inactivité professionnelle.

De la Namibie, à l’Angola, j’ai suivi les informations à distance, m’éloignant des réseaux sociaux, ayant une nouvelle énergie à partager avec les personnes rencontrées. A entendre parler du coronavirus, c’est sur France Diplomatie que j’allais régulièrement pour vérifier les éventuelles restrictions. Rien n’était à signaler en Afrique, le continent à l’époque sauvé du Covid-19.

Pendant ma dernière semaine à Luanda, les choses se sont précisées dans le nord du continent et mes dernières destinations semblaient commencer à restreindre leurs frontières. J’avais pris un billet d’avion pour Sao Tomé avant même de rentrer sur le territoire Angolais, mon visa me l’obligeant. Après Sao Tomé, je devais rejoindre l’Afrique de l’Ouest pour remonter du Bénin, au Togo jusqu’en Côte d’Ivoire ma destination finale. Mais le Bénin conseillait à leurs ressortissants français de repousser leurs voyages. Je me suis alors dis que je rejoindrais directement la Côte d’Ivoire et qu’au pire des cas, je pourrais me confiner chez l’amie d’une amie à Abidjan.

Sauf qu’à peine arrivée à Sao Tomé, les choses sont allées très vite. Mr Macron a prononcé son discours, et tous mes amis et proches se sont empressés de me dire ce que je devais faire : rentrer au plus vite. Mais il était déjà trop tard. Ils n’ont réussi qu’à me créer une atmosphère anxiogène au possible, que je n’avais pas eu jusque là sur le continent africain. A coup de message toutes les heures, à coup de question pour savoir ce qu’il se passait et ce que j’avais décidé, ils m’ont aidé à stresser au maximum et n’ont pas réussi à me faire prendre du recul sur la situation.

Dès le discours prononcé, j’ai pris contact avec la consule honoraire de Sao Tomé, afin d’avoir enfin des réponses aux questions que j’avais posé à d’autres ambassades de France bien avant ce discours et qui sont restées sans réponse.
La consule m’a conseillé de prendre le prochain vol avec la compagnie Stpairways, qui était complet puis le dernier vol daté du 28 mars. J’ai cherché à changer mon vol du 26 mars pour Abidjan, pour un retour immédiat en France, mais les compagnies et services en ligne semblaient débordés par la situation. Mon vol du 26 a finalement été annulé. Puis celui du 28.

Bien sur, je suis tombée malade. Le stress n’a jamais fait du bien au corps humain. Alors j’ai voulu écrire sur les réseaux sociaux, mais les gens se sont énervés contre moi car je n’avais cas prendre mes responsabilités. Au moment où j’avais besoin de soutien, on m’enfonçait. Heureusement que les proches étaient là, mais même à distance leurs stress semblaient s’emparer de moi.

Lundi, la consule qui a crée un groupe whatssap avec tous les touristes français de l’île, nous dit qu’un vol TAP devrait être mis en place le lendemain pour nous rapatrier vers Lisbonne. « Passez tous à la TAP aujourd’hui ». Ah ça j’ai visité le bureau Sao Toméen tous les jours, afin d’être sûre d’être sur la liste : « oui vous l’êtes bien mais l’avion est décalé au 25 ou 26 ». Le jour du paiement, la directrice de la TAP me dit que je ne suis pas sur la liste alors que je viens de parler à des locaux (jamais vu avant au bureau de la TAP) venant d’acheter leur billet. « Comment ça je ne suis pas sur la liste ? J’ai suivi toutes vos instructions et suis venue tous les jours pour vérifier si j’étais bien sur la liste ! Et maintenant vous me dites que non ? L’avion part demain, que dois-je faire ? » La directrice me dit de me réinscrire et de repasser au bureau le lendemain.

Jeudi 26 mars. Je me lève tôt dans un état lamentable. Je file au bureau de la TAP sous un soleil ardent et attend l’arrivée de la directrice, qui finit par me dire « vous n’êtes pas sur la liste, je n’ai pas de place pour vous, l’avion est complet ». 5 min avant des personnes que je n’avais jamais croisées venaient d’acheter leurs billets. On me dira plus tard que c’était des « fils de ».
J’appelle la consule qui me dit que ce n’est pas normal, que j’étais l’une des premières sur la liste. « Passez chez moi ».

Chez la consule, on parle un peu de la situation puis elle me dit qu’elle va à l’aéroport dans 30 min et que je dois venir avec elle. Je repars chez mon hôte en stress pour faire mes valises et je file à l’aéroport avec elle. Sur le chemin elle continue à passer des coups de fils… à l’arrivée elle me dit : « c’est bon, on a un billet pour toi, pars vite à la TAP pour payer ». Arrivée à la TAP, la directrice me dit que Dieu est avec moi, car elle vient d’avoir deux annulations. Je pense bien fort : « c’est ça oui ». Je paye mon billet au prix fort, 4 fois le prix habituel pour un aller simple en enfer. Le chauffeur me ramène à l’aéroport où les gens ont l’air content de pouvoir rentrer. Moi je me démène avec ma connexion Internet pourri et une copine sur whatssap pour me trouver un billet d’avion décent pour pouvoir rentrer chez moi. Deux jours avant les billets Air France étaient encore à 200 euros, le jour même il ne reste que des places business… après le check-in, je cours me connecter pour pouvoir réserver. Les billets s’envolent et je dois embarquer.

Les journalistes sont là à filmer notre montée dans l’avion. Je m’assois puis réalise que je n’ai pas eu le temps de dire au revoir, même si le guide qui m’a soutenu pendant cette épreuve, est venu me voir à l’aéroport en larme.
Le vol se passe sans encombre, avec deux micro-sandwichs au fromage et un verre d’eau. Je souris. Je crois que ça y est, tout commence à me passer au dessus. La goutte d’eau de la libération. Je ne peux plus faire de retour en arrière, alors autant laisser couler.

Arrivée au Portugal, je reçois le message de mon amie qui a réservé un vol pour moi. Je me rapproche d’un couple de français et d’un autre voyageur. Un peu de compagnie pour passer la nuit par terre, ne fera pas de mal. On discute, on décompresse et je m’octroie un pastel de nata. Ma première fois à Lisbonne se passera dans un aéroport frigorifique.
Après notre courte nuit, on montera dans l’avion nous menant à Paris, moi en business class, eux en économique. Un sandwich plus tard, alors que mon voisin de dernière qui n’arrête pas de raconter de la merde aura un vrai repas, je ressors de l’avion. Le commandant de bord me souhaite bon courage pour la suite de mon voyage jusqu’à Toulouse… les larmes montent.

Il est temps de traverser Paris en RER pour aller jusqu’à l’aéroport de Orly. Je prends mon billet comme une bonne citoyenne et réalise que les transports sont gratuits. Au point où j’en suis… mon RSA est déjà passé 4x à la caisse.

Arrivée à Orly, l’Orlyval ne va pas jusqu’aux hôtels. Je traverse donc l’aéroport à pied avec mon sac et mon système immunitaire au plus bas. Je trouve une place, m’installe dans ma chambre, prend une douche puis reçoit un email : « votre vol Air France Paris-Toulouse vient d’être annulé. Nous vous avons trouvé un vol dimanche ». Elle est où la caméra cachée ?! J’appelle Air France, qui me dit que si je ne me présente pas, je serais automatiquement remboursée. Vraiment ?! J’ai des doutes… cela expliquerait pourquoi j’ai du payer un billet au prix fort alors que la moitié des places économiques sur le vol Lisbonne-Paris étaient vides ! Je m’achète un ticket SNCF, en espérant que lui sera maintenu le lendemain. Mon guide m’appelle et je m’endors sans manger.

Aujourd’hui j’ai retraversé Paris, j’ai pris un bus et me trouve à la gare Montparnasse. Frigorifiée, j’attends gentiment que mon train soit mis en place en espérant qu’il soit bien là. Je suis censée arriver chez moi ce soir, avec la peur au ventre de contaminer mon père du Coronavirus.
Lisbonne, Paris, Toulouse… j’ai traversé tous les plus gros nids à infection (aéroports, métro, bus et gare) alors que la Namibie, l’Angola n’ont que quelques cas déclarés à ce jour.

Alors comme une gentille fille, j’ai suivi tous les conseils des autorités. Mais aujourd’hui, je me demande vraiment si j’ai bien fait. Après avoir été l’actrice principale d’un James Bond, je me demande si je me pardonnerais la dernière étape : avoir pris le risque de contaminer tous mes proches, alors que j’aurais pu resté confiner à Sao Tomé le temps que ça se tasse.

Personne n’a de certitude sur l’avenir alors mieux vaut être chez soi, en sécurité, c’est sûr. Mais la question ne mérite-t-elle pas de se poser ?
Je ne remercierais jamais assez la consule de Sao Tomé, qui de part son travail bénévole et volontaire, nous aura permis de rentrer en France. J’espère que le gouvernement français ne l’oubliera pas.

Aujourd’hui, j’ai peur pour l’Afrique et pour les plus pauvres qui ne pourront rester confiner chez eux. Je rentre encore plus diminuée moralement que lorsque j’étais partie en début d’année. Mais je sais que j’ai de la chance: encore beaucoup de français se retrouvent coincés à l’étranger et les autres nationalités n’ont pas forcément les mêmes moyens que nous.
Alors à tous ceux qui ont du mal avec le confinement, je vous dirais que c’est le bon moment pour vous regarder en face. Lisez les Pensées de Pascal, à la page roi et divertissement.

Cordialement.

3 Comments on “Histoire d’un rapatriement

  1. Je découvre votre blog très intéressant et cet article. Je suis heureuse d’avoir pu vous aider dans ce moment de stress mondial. Le réseau mondial diplomatique français a fait son maximum, chacun à son niveau a fait ce qu’il fallait faire. J’espère que vous poursuivrez vos voyages dans quelques semaines. Peut-être à bientôt à Sao Tome.

    • Merci Siomara pour votre message et encore merci pour votre précieuse aide. J’espère revenir à Sao Tomé prochainement… il a été difficile de quitter un tel paradis. Bon courage pour cette période et à bientôt je l’espère.

  2. Pingback: Campagnards, sommes-nous des privilégiés ? - Mondalu

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